Art & International

Candido Pasquali (Reggio Emilia 1935 – Bondo di Colzate, Bergame 2019)

Un surréaliste Italien à découvrir

Par Olga Piccolo, Emmanuel Duprat

 

Dès sa jeunesse, cet artiste autodidacte fit de la musique et de la peinture le champ d’expression de sa vie artistique faisant de ses souvenirs et des rêves qui les entourent la base de son style. Il est en cela un artiste surréaliste qui a su intégrer à ses œuvres une poésie singulière toute musicale (fig. 1 et fig. 2).

Pour comprendre Candido, il fallait d’abord l’écouter et c’est au cours de nos visites dans son atelier improbable de Bondo di Colzate, un petit village escarpé sur les hauteurs de Bergame reculé de tout et coupé du temps, où il vivait depuis 1987, qu’il nous a donné quelques éléments de compréhension de son œuvre.

Il commença tout naturellement à nous parler de souvenirs et notamment ceux très douloureux de la seconde guerre mondiale où il perdit ses 6 frères. C’est en observant les désastres de la guerre et plus particulièrement les éclatements des murs bombardés sur le sol ainsi qu’un vieux tube de peinture retrouvé près des rails des wagons de guerre qu’il eut sa première vision artistique. Son atelier tout entier, un capharnaüm en apparence désordonné recèle mille objets négligemment déposés selon un ordre que lui seul comprend. Ne vous avisez pas de les déplacer car chacun d’entre eux porte un signe, un symbole, un souvenir et un espace. C’est dans ce contexte d’isolement et de solitude que Candido ordonnera la logique de sa mémoire et de ses rêves, mais avant, revenons d’abord sur son parcours car la vie de Candido fut aussi trépidante.

 

Le prestidigitateur (4)

 

Dès 10 ans, Candido montre des aptitudes au dessin. Il adorait par exemple esquisser à la craie sur les chemins de terre de sa maison natale des figures issues de son imaginaire. Il devient vite apprenti du peintre décorateur émilien Valeriani dont il refusera rapidement les règles qui lui était imposées avec autoritarisme. Candido n’est pas pour autant totalement contre celles-ci, il gardera comme objectif principal la rigueur du dessin en s’imposant ses propres dictats et en ne laissant place à aucun compromis. A 15 ans il rejoint un atelier de gravure et devient illustrateur. Il y parfait sa technique et enrichit de ces nouvelles expériences graphiques, il développera son propre univers. Il lui arrive aussi de faire de la scénographie pour le théâtre.

Mais son art ne sera complet que si on y intègre la musique. Candido en fera d’ailleurs son métier car il est aussi chanteur et sa voix de baryton l’amènera à faire partie des Chœurs Polyphoniques de la RAI à Milan où il s’installe et de l’Opéra de Reggio Emilia. Sa carrière musicale lui donne alors l’occasion de parcourir le monde et de chanter comme choriste dans les plus prestigieuses salles d’Europe, il collaborera avec les plus grands chefs d’orchestre de l’époque. Ses nombreux voyages à Paris, Monte Carlo, Londres, Hambourg, Wiesbaden, Rome et Palerme lui permettront aussi de rencontrer directement de nombreux collectionneurs d’art avec qui il collaborera. De son atelier, il ne reste plus que quelques œuvres, sa production étant déjà dispersée aux quatre coins de l’Europe.

Candido a commencé à peindre pendant la période «néo-métaphysique» de Giorgio De Chirico (1958-1978) et à l’époque où le mouvement surréaliste explosait en Europe. Les deux mouvements sont d’ailleurs étroitement liés d’un point de vue historique et stylistique mais leurs influences vont s’exprimer chez Candido avec des valeurs totalement nouvelles (fig. 3).

Le  premier Manifeste du mouvement surréaliste est signé par André Breton en 1924 mais il a des racines profondes dans la Métaphysique de De Chirico (1916) pour laquelle les premiers surréalistes le considèrent comme un précurseur de leurs recherches sur les territoires de l’inconscient et de la pré-logique qu’ils commençaient à explorer. De Chirico aborde en effet, dès le début de ses recherches, une réalité qui va «au-delà» des apparences sensibles: le mot «Métaphysique» est ainsi choisi parce qu’il indique une référence philosophique précise à Aristote et à cette partie de la pensée grecque antique qui décrit une réalité qui transcende ce qui est connaissable avec les sens (méta = au-delà, la physique = nature perceptible par les sens). Ses toiles métaphysiques témoignent de l’omniprésence de ce sentiment de mystère et de suspension que l’on retrouvera souvent dans les œuvres de Candido.

 

Les principes fondamentaux du surréalisme étaient aussi basés sur l’irrationalisme romantique du XIXe siècle et la «psychologie des profondeurs» de Sigmund Freud, il était donc jugé approprié pour eux de communiquer la nouvelle importance de l’individu en tant que porteur de valeurs émotionnelles à travers l’art. Beaucoup d’œuvres de Candido transmettent ce désir, probablement involontaire pour l’artiste, mais qui est peut être plein de significations pour l’observateur, de montrer le côté émotionnel et irrationnel derrière l’apparence matérielle.

En 1961, au moment même où Candido venait de s’installer dans la ville, l’Exposition internationale du surréalisme organisée par Arturo Schwarz à Milan a proposé pour la première fois en Italie le mouvement surréaliste qui n’avait alors pas encore vraiment surmonté la barrière du futurisme et de l’art du régime. Ce sont au cours de ces années-là que Candido entre en contact avec le style perturbateur de Salvador Dali (fig. 1), qu’il connaît à travers des magazines spécialisés, et en est profondément impressionné. Depuis, comme il l’explique lui-même, son art s’est fixé comme objectif ardu mais extrêmement fascinant de «peindre des rêves». Il développe ainsi son style sur l’idée de ce qu’il avait entrepris quelques années plus tôt par la métaphysique et le surréalisme, d’une réalité imaginaire en creusant dans sa propre complexité et la complexité de «l’autre». Il parviendra ainsi à transférer dans ses œuvres cette dynamique cachée par l’imbrication de la raison, de la perception et de la mémoire.

 

A l’âge de la retraite Candido quitte la RAI et revient chez lui à Bondo de Colzate, un environnement protégé, à l’abri des événements les plus dégénérés de la société contemporaine. Vers 1985, il commence à travailler avec le compositeur Alessandro Poli avec qui il collaborera souvent en tant que chanteur dans le chœur qu’il dirigeait. Cette amitié artistique fructueuse qui durera une vingtaine d’années influencera certaines œuvres tardives avec un sens sans cesse renouvelé de son rapport à la musique.

Les surréalistes comme Candido, considèrent le monde onirique et l’exploration de l’inconscient comme un moyen d’échapper à la rationalité, tandis que pour la psychanalyse, ils deviendront les clés fondamentales de la lecture de la personnalité humaine et donc des outils de thérapie. Le point central de cette esthétique est donc la lutte contre la logique et l’acceptation de tout aspect irrationnel, du jeu à la magie, du hasard à l’absurdité.

Ce sera donc cet univers onirique que l’on retrouvera dans les œuvres de Candido comme dans «Le   prestidigitateur» (fig. 4), une œuvre d’une grande puissance inventive et suggestive ou «le rêve» (fig. 5 et fig. 6), un vol irrationnel situé dans un Milan imaginaire, méconnaissable et mélancolique. Le titre lui-même participe de cette logique.

Titrer une œuvre peut sembler parfois être un exercice réducteur et limitatif, tout comme le serait le fait d’encadrer une œuvre, c’est probablement pour cela que Candido a tenu dans certains cas seulement à intituler lui-même ses œuvres en donnant un titre qui se rapprocherait le plus possible de ses intentions figuratives. René Magritte n’a pas toujours titré personnellement toutes ses toiles. Il aimait convoquer ses amis pour leur montrer ses dernières œuvres et se divertir sur ce qu’il appelait le «jeu du titre»: chacun proposait le sien et finalement l’artiste choisissait ce qu’il considérait être le meilleur.

Les titres surréalistes ne sont donc pas explicatifs, mais sont à la fois un dispositif pratique pour distinguer une peinture d’une autre, et un moyen d’empêcher une approche neutre de l’œuvre en se désolidarisant des motifs et de contribuer ainsi au développement automatique de la pensée.

L’un des thèmes préférés de la poésie surréaliste est d’illustrer l’amour pour les femmes, que Candido dépeint parfois à partir du réel, mais le transfigure le plus souvent en formes artistiques irrationnelles.

Ainsi, dans «l’Attente» (fig. 7), une femme est suspendue au bord de la mer, son torse est transformé en dossier d’une chaise partiellement voilé, le ciel est sillonné par une mouette et la figure, évanescente à toute matière semble attendre en même temps quelque chose qui restera indéfini: tout observateur peut interpréter l’attente de la femme comme il l’entend.

Une figure stylistique qui caractérise aussi de nombreuses œuvres de Candido est l’association improbable et inattendue d’éléments disparates souvent proches des transformations de Salvador Dali. Comme Dali, il représentera notamment des visages transfigurés dans des arbres pensants immergés dans un paysage plein d’objets symboliques: la mouette volante libre, l’œuf (symbole de vie) intact et brisé, un rideau protecteur, un miroir qui double la réalité, un musicien jouant du trombone.

 

Le thème de la musique est, en fait, une constante de nombreuses œuvres de Candide. Dans «La chorale» (fig. 8), le protagoniste est un piano à queue traversé par un arbre protéiforme qui prend la forme de trois visages déterminés à chanter. La musique et la nature y fusionnent. Ce sera aussi le cas avec «Les notes musicales» (fig. 9) où l’instrument sert de fontaine à d’insouciantes naïades dans un paysage sublunaire piqué de notations musicales. Avec «Le joueur d’orgue» (fig. 10), Candido nous invite dans un paysage céleste et aérien envahi d’une montagne de tuyaux d’orgues où un organiste dont l’armure rouillée et cassée semble diriger une fugue imaginaire sous le regard pur et innocent de l’enfance. Deux mondes s’opposent, l’un métallique et décadent voulant imposer sa partition et l’autre pur et encore indifférent, sensible qu’à la musique du vent, de la nature dont il se réclame. Ces trois œuvres semblent nous dire que la musique nous permet de nous échapper dans des mondes surréalistes et enchantés, au-delà de la réalité apparente, on pourrait dire aussi au-delà des réalités apparentes tant elles sont subjectives.

Parfois, les œuvres de Candido montrent aussi l’humour, l’absurdité, l’étonnement et la non-logique des œuvres de René Magritte qui par quelques paradoxes visuels étudient la logique apparente de l’habitude visuelle. La combinaison inattendue de ces ordonnances désoriente, mais en même temps révèle le sentiment de ce qui est caché au mépris des apparences dont l’évidence est questionnée.

Ainsi, l’un des points focaux de l’art de Candido est son adoption d’une réalité fixée par convention. L’objet dans ses œuvres n’est plus le résultat d’une logique extérieure visant elle-même, mais évolue à mesure qu’il émerge de la toile sans se reconnaître (comme on le voit dans les premières peintures analysées) dans un sens unique: il n’existe pas, en fait, seule l’expérience subjective de l’observateur lui donne un sens. Cela est évident dans «L’indifférence» (fig. 11 et fig. 12) où Candido voulait représenter non pas un être vivant, mais son âme blessée et sa fierté, rendue par des vêtements placés sur un cintre devant une fenêtre laissée ouverte, espace où chacun peut y trouver sa propre signification de l’œuvre. Dans «La Métamorphose» (ou Mort par pollution) (fig. 13), un arbre cache un visage humain et tient une guitare entre ses racines, au pied du tronc apparaît un dessin qui reproduit une feuille.

Il semble que l’œuvre se veut être un autoportrait symbolique de Candido: encore une fois, la peinture et la musique sont les racines de son art. Le titre, d’autre part, fait allusion à un état de dégradation auquel parfois la nature et donc l’âme humaine aussi et en particulier celle très sensible d’un artiste, doivent se soumettre. Alors que dans «La porte du talent» (fig. 14 et fig. 15), une seule clé ouvre les multiples serrures qui la traverse: derrière elle, le ciel, symbole de rêve et d’espoir. Le talent est de trouver la bonne clé pour ouvrir cette porte.

 

Les images présentées ici montrent comment Candido a pu ramener la dimension du rêve dans nos vies sans avoir été égratigné par des mouvements informels ou la décadence technique qui a pu traverser de nombreuses expériences picturales de ces dernières décennies. Il a été en mesure de donner une nouvelle vitalité à deux moments clés de l’histoire de l’art du XXe siècle (Métaphysique et Surréalisme), en proposant sa propre contribution en termes de nouveautés iconographiques et donc de langage visuel.

Avec l’art de Candido, plusieurs expériences figuratives sont représentées, on retrouve certes les univers enchantés de Jérôme Bosch, Giorgio De Chirico, Salvador Dali, René Magritte, Max Ernst et Maurits Cornelis Escher (fig. 16) mais Candido représente une occasion de réévaluer l’expérience surréaliste et métaphysique en y apportant poésie, surprise, enchantement et mystère dans nos vies. C’est en cela que réside la réussite de l’art de Candido encadrée d’une discipline de fer que la musique et le dessin lui imposèrent, mais aussi par la possibilité qu’il nous a offert d’entrer dans une dimension onirique très personnelle.

L’édition d’un catalogue raisonné de l’œuvre complète de Candido Pasquali est en ce moment en cours de préparation par Michele Poli (Bergame) en collaboration avec Olga Piccolo, Emmanuel Duprat et Giuseppina Poli.

Le rêve (5)

Bibliographie sommaire

  1. Analyse sémantique du Prof. Giancarlo Negri, Critique d’art, 1977 (Manuscrit, conservé aux Archivies Candido Pasquali, Bondo di Colzate (Bergame).
  2. Clara Mariani, Candido Pasquali, il pittore libero, in “Lo Zeffiro”, XVI, n. 3, avril 1979, pp. 56-57 (illustré).
  3. Dizionario universale delle belle arti, edition on-line (mise à jour en 2015), ad vocem (illustré).
  4. Olga Piccolo, L’arte al di là della realtà. Candido Pasquali un surrealista da rivalutare, in equilibrio tra musica e pittura, in “Suite Caratteristica”. Scritti in memoria di Alessandro Poli, sous la direction de T. Persico, “Quaderni di atti e studi, Comitato di Bergamo – Società Dante Alighieri”, Sestante Edizioni, Bergame 2016, pp. 103-106, tavv. 3-6.
  5. CandidoRenzo Pasquali (Reggio Emilia, 23 luglio 1935-Bergamo, 9 dicembre 2019): Fiche Wikipédia – L’Encyclopédie libre (https://it.wikipedia.org/wiki/Candido_Pasquali) – en cours d’écriture.

 

IMAGES

 

  1. La recherche de l’absolu, [1974 circa], huile sur toile, 40 x 60 cm, Collection Privée, Milano, ACP.
  2. Candido Pasquali a Reggio Emilia en 1958, ACP.
  3. Dessin préparatoire: Le silence, oeuvre inspirée de la Métaphysique, [avant 1987], crayon sur papier, 15 x 10 cm, signé en bas à droite, Collection Privée (Milan), PI.
  4. Le prestigiditateur, 1975, huile sur toile, 70 x 50 cm, titrée, signée et datée en bas à droite, Collection Privée (Milan), ACP.
  5. Le rêve, [post 1973], huile sur toile, 70 x 50 cm, Collection Privée, ACP.
  6. Dessin préparatoire pour la toile Le rêve, [post 1973], china sur papier, 15 x 10 cm circa, Collection de l’artiste, ACP.
  7. L’attente, 1975, huile sur toile, 70 x 50 cm, signée en bas à gauche, Collection Privée (Zurich), ACP.
  8. La chorale, 1977, huile sur toile, 70 x 50 cm, signée et datée en bas à droite, Collection Privée (Reggio Emilia), ACP.
  9. Les notes musicales, 1978, huile sur toile, signée et datée en bas à droite, 50 x70 cm, Collection Prof. Bianchi, ACP.
  10. Le joueur d’orgue, 1978, huile sur toile signée en bas à droite, Collection Privée, ACP.
  11. Dessin préparatoire pour la toile L’indifférence, [1990-1991 circa], crayon sur papier, 15 x 10 cm, Collection de l’artiste, PI.
  12. L’indifférence, [1990-1991 circa], huile sur toile, 70 x 50 cm environ, Collection Privée, ACP.
  13. La métamorphose (ou Mort par pollution), 1976, huile sur toile, 70 x 50 cm, signée en bas à gauche, Collection Privée, ACP.
  14. Dessin préparatoire pour La porte du talent, 1973, crayon sur papier, 15 x 10 cm, Collection de l’artiste, PI.
  15. La porte du talent, 1973, huile sur toile, 30 x 20 cm, signée en bas à gauche, Collection Privée, Caronno varesino (Varese), ACP.
  16. Vague onirique, [1970-1975(?)], crayon sur papier, signé en bas à droite. Collection Privée, ACP.

 

Crédits photographiques

ACP: © Archives Candido Pasquali, Bondo di Colzate (Bergame). Clichés 1, 2, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 13, 15, 16.

PI: © Photographe Paolo Imperatori, Milan (2015) – Archives Olga Piccolo, Milan. Clichés 3, 11, 14.

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